Crise ivoirienne et nouvelles mobilités en Afrique de l’ouest : les commerçantes Jula

Crise ivoirienne et nouvelles mobilités en Afrique de l’ouest : les commerçantes Jula

auteur

Chikouna Cissé

date de sortie

10/12/2012

discipline

Histoire

présentation

Les nouvelles mobilités en Afrique de l’ouest depuis quelques décennies, nées des nombreux conflits armés et qui laissent se déployer avec plus de volatilité les flux migratoires, ont depuis montré les limites de la théorie du push and pull effect1. L’exemple de la crise ivoirienne de 2002 est révélateur sous ce rapport. Celle-ci a incontestablement engendré une reconfiguration de la carte économique de l’Afrique de l’Ouest, avec par voie de conséquence une reconversion des trajectoires migratoires dans cet espace. Si la création de nouveaux corridors (Bamako-Tema, Bamako-Conakry, Ouagadougou-Lomé, etc.) permet de prendre la mesure du contournement par les pays de l’hinterland (Burkina-Faso, Mali, Niger) de leur débouché maritime traditionnel, à savoir le port d’Abidjan, les transformations économiques à la base, induites par ces nouvelles mobilités consécutives à cette crise, restent à documenter. C’est le but principal du présent article avec en toile de fond le rôle tenu par les femmes dans ces processus de transformations économiques et qui symbolisent à bien des égards leur volonté de survivre dans un contexte de crise armée. La présente étude s’intéresse au cas spécifique d’un groupe de jularegroupées au sein de l’AFERCI (Association des Femmes Rapatriées de Côte d’Ivoire) qui, en procès de construction d’une autonomie économique entre la Côte d’Ivoire et le Mali, établissent des connexions avec les milieux économiques de part et d’autre des frontières étatiques en définissant des stratégies d’accumulation et de réinvestissement dans le cadre d’une économie informelle.

 

Crises armées, rapatriements et émergence d’un leadership économique féminin : les Jula de l’AFERCI

 

Le rapatriement des Maliens dans leur pays d’origine suite à la crise armée du 19 septembre 2002, est l’un des derniers avatars de la longue histoire des migrations des Soudanais, puis des Maliens en direction de l’espace qui allait devenir la Côte d’Ivoire à partir de 1893. En effet, depuis la disparition en 1993 de Félix Houphouët Boigny, son premier Président, la crise qui couvait en Côte d’Ivoire a atteint son paroxysme sous la forme d’une crise militaro-politique qui éclata le 19 septembre 2002. Des hommes de la troupe, en rupture de ban avec l’armée régulière, entreprirent un énième coup d’État manqué qui se transforma par la suite en une partition de fait du pays en deux zones : le Sud, contrôlé par le régime d’alors de Laurent Gbagbo et le Nord, aux mains des insurgés. Considérant les régimes maliens et burkinabé comme étant de connivence avec les rebelles venus du Nord, le régime ivoirien n’hésita pas à les mettre à l’index. Cette situation créa une situation de suspicion, souvent de représailles à l’égard des populations originaires de ces voisins du Nord, de la Côte d’Ivoire. C’est dans ce contexte, que les deux pays (Mali, Burkina Faso) entreprirent de rapatrier leurs ressortissants installés en Côte d’Ivoire : ce fut l’opération Bayiri2 dans le cas du Burkina-Faso et Faso Dambé3pour le Mali. Concernant ce dernier pays, une étude publiée sous l’égide de l’Organisation Internationale des Migrations (OIM) estime le nombre de ressortissants maliens rentrés de Côte d’Ivoire à plus de 40 200 personnes entre 2003 et 2004 en raison de la crise qui frappait ce pays4. Si les efforts du gouvernement malien à travers l’opération Faso Dambépermirent un temps d’atténuer la détresse des rapatriés, l’instant d’euphorie nationaliste des premières heures s’est estompé progressivement, rendant du coup hypothétique la définition d’une politique nationale globale de réinsertion socio-économique des rapatriés. Une aporie fondamentale qu’on peut saisir dans les propos de Bocar Samassékou, alors gouverneur de la région de Sikasso, peut expliquer en filigrane une telle évolution. Lors d’une de nos enquêtes à Sikasso en 2004, ce dernier laissait en effet entendre qu’ « il serait illusoire de penser que l’État peut prendre en charge tous les problèmes des rapatriés. Des gens qui de toute évidence repartiront une fois la paix revenue en Côte d’Ivoire. Le problème du Mali, est un problème global d’aménagement du territoire ; il faut sauver le Malien et non le Malien rapatrié5 ».

 

Pour les rapatriés maliens en général, et ceux de la région de Sikasso en particulier, il fallait donc regarder vers d’autres horizons. C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre la création d’un nombre impressionnant d’associations de rapatriés afin de constituer pour les unes des lobbies dans une logique de captation des ressources financières allouées par les bailleurs de fonds internationaux dans le cadre de l’assistance humanitaire, et d’inventer pour les autres des stratégies collectives et/ou individuelles de survie. La création de l’Association des Femmes Rapatriées de Côte d’Ivoire (AFERCI) se situe dans ce dernier registre. La mise sur pied de ce regroupement de femmes, résulta de divergences au sein de l’AMARCI (Association des Maliens Rapatriés de Côte d’Ivoire), l’une des toutes premières associations de rapatriés. Dialia Keita, la présidente de l’AFERCI, fait remarquer que « nous avions l’impression que les problèmes des femmes rapatriées n’étaient pas suffisamment pris en charge par les dirigeants de notre association. Les femmes ayant payé le plus lourd tribut à la guerre en Côte d’Ivoire ne bénéficiaient pas de l’attention nécessaire de la part des hommes qui dirigeaient l’AMARCI. En plus de cela, le Président de l’Association, après avoir détourné pour son propre compte une partie de l’aide de la FAO pour le financement d’activités agricoles, a regagné la Côte d’Ivoire. C’est ainsi que nous avons décidé de créer, en 2004, notre propre association de femmes rapatriées6 ».

 

Très vite, l’AFERCI chercha les moyens de son autonomie en se spécialisant dans la production et la commercialisation de l’Attiéké, cette denrée ivoirienne à base de manioc. Mais la fermeture de la frontière ivoiro-malienne, en 2002, va considérablement gêner l’activité de ces femmes Jula, qui y répondirent par un jeu continu avec la frontière, posant ainsi les bases de la construction d’une autonomie économique entre Abidjan-Sikasso-Bamako.

 

De « nouveaux entrepreneurs de la frontière » : les julade l’AFERCI et le renouvellement des circuits commerciaux entre la Côte d’Ivoire et le Mali

 

L’onde de choc de la crise militaro-politique de septembre 2002 en Côte d’Ivoire a eu de nombreuses répliques en Afrique de l’ouest. Le rapport de 2002 de la zone franc faisait remarquer entre autres conséquences que la crise en Côte d’Ivoire a conduit à une profonde recomposition du commerce régional. La paralysie du port d’Abidjan ainsi que la fermeture d’axes routiers régionaux se sont traduits par la réorganisation géographique des approvisionnements des pays enclavés de l’hinterland (Mali, Burkina-Faso et Niger) au profit des ports du Golfe de Guinée (Lomé, Tema, Accra et, dans une moindre mesure, Cotonou) et de la façade atlantique (Dakar)7. La fermeture, en septembre 2002, de l’axe Bamako-Yamoussoukro-Abidjan, qui concentrait environ 80% des échanges en tonnes en 2001, a conduit à la réorganisation des circuits d’échanges du Mali. Ainsi, le dernier trimestre 2002 a été marqué par un report intégral des importations d’hydrocarbure d’Abidjan vers Lomé et par un report massif des marchandises en transit vers le Ghana, et dans une moindre mesure vers le Sénégal8.

 

En considérant que ces contraintes macro-économiques suggèrent que la conjoncture a changé, il devient donc légitime de questionner les stratégies individuelles et/ou collectives que les populations à la base inventent pour tenter de survivre dans un contexte de crise armée et son corollaire de paupérisation des masses. L’histoire de l’AFERCI est révélatrice de ce point de vue. Si la création en 2004 de ce regroupement de femmes julafut une réponse à la marginalisation du genre féminin au sein de l’AMARCI, son processus de massification et les modalités par lesquelles il tente d’acquérir son autonomie économique témoigne en revanche d’une perpétuation de la longue tradition de la julaya9selon des modalités différentes et une conjoncture géopolitique hostile.

 

Nos enquêtes de terrain effectuées à Sikasso en octobre 2004 et juin 2007 permettent de reconstituer la trame globale de ce processus d’autonomisation économique. Au départ, Dialia Keita, qui faisait partie des rapatriés de la première heure après un parcours périlleux qui la ramène à Sikasso sa ville natale, réunit un groupe de femmes rapatriées pour jeter les bases de la formation de l’AFERCI afin de prendre en charge leurs problèmes communs. Celles-ci, au nombre de 400 selon les estimations de Dialia Keita, acceptent une cotisation de 100 francs CFA (0.152 euro), comme mise de départ pour mettre sur pied une activité économique susceptible de leur garantir des revenus substantiels afin de résoudre leurs problèmes quotidiens. Ensemble, elles ont choisi la production et la transformation alimentaire suivant leur domaine d’expertise acquise en Côte d’Ivoire. C’est ainsi qu’elles décident de se lancer dans la commercialisation et la distribution des produits alimentaires tels que le Gary, le Tapiocaet l’Attiéké, qui sont tous des produits dérivés du manioc, une culture abondante en Côte d’Ivoire. Ce dernier produit, dont la demande est forte au Mali, devient très rapidement leur denrée de prédilection. Mais la mesure de fermeture de la frontière ivoiro-malienne, toujours en vigueur, gêna fortement la chaîne de production et de commercialisation de l’Attiékéentre Abidjan-Sikasso et Bamako. Pour contourner cette difficulté conjoncturelle, les Julade l’AFERCI devinrent celles qu’Igor Kopytoff dans un autre contexte appelle les entrepreneurs de la frontière, qui attirent des clients venant d’autres formations politiques grâce à l’idiome de la parenté puis aux relations de patronage10.

 

Mais cette réorganisation des circuits commerciaux pour tenir compte de la crise ivoirienne s’inscrit dans le cadre global d’une dynamique régionale dans laquelle Sikasso, terrain d’élection de l’AFERCI, tient un rôle clé : il s’agit de ce que Karim et Tarik Dahou ainsi que Cheikh Guèye désignent par l’acronyme SKbo (Sikasso-Korhogo, Bobo-Dioulasso)11 et qui fonctionne comme un espace de solidarité à cheval entre le Mali, la Côte d’Ivoire et le Burkina-Faso. Dans cette zone, les céréales font l’objet d’importants échanges et suscitent la constitution de réseaux commerçants à grande échelle, particulièrement organisés tant sur le plan formel qu’informel12. Pascal Labazée analysant les réseaux marchands korhogolais, a sans doute raison d’insister sur le fait que « la complexité des flux interétatiques contemporains exclut qu’on les envisage comme le produit d’une double survivance : celle du négoce au long cours dominé par des réseaux marchands dioulas, héritiers de structures commerciales présentes dans la région dès l’ère précoloniale ; celle des échanges capillaires auxquels les agriculteurs Sénoufos s’adonneraient à l’occasion, en dépit de l’obstacle frontalier »13.

 

Au fond, les dynamiques contemporaines marchandes se sont construites en prenant appui sur le champ historique transnational14 que constitue le monde julaà cheval sur la quasi-totalité des États de l’Afrique de l’Ouest. C’est sur cette institution politique en évolution que sont venues se greffer des activités marchandes coloniales, mais également des réseaux interrégionaux de commerce15. L’histoire de ces réseaux marchands et familiaux constitués dès le xie siècle au moins dans le cadre du commerce à longue distance de la kola, du sel et des bandes de cotonnades entre la Boucle du Niger et le Golfe de Guinée, a été suffisamment analysée par Yves Person16 et Jean-Loup Amselle17 entre autres, pour qu’il soit nécessaire de s’y attarder dans le cadre de cette étude.

 

Si elles s’appuient sur ces réseaux séculaires pour réussir l’élargissement de leur sphère d’activité entre Abidjan-Bamako et Sikasso, les Julade l’AFERCI furent cependant obligées de répondre à une autre conséquence de la fermeture de la frontière ivoiro-malienne : celle du rétrécissement de l’espace vital, condition nécessaire à l’exercice de la julaya. Face à cette contrainte de structure qui limite leurs circulations entre la Côte d’Ivoire et le Mali, les commerçantes Julade l’AFERCI vont s’orienter vers d’autres activités, en attendant la réouverture de la frontière. Sous la houlette de Dialia Keita, elles obtiennent cinq cents hectares de terres à l’extérieur de Sikasso, ainsi que plusieurs machines pour les travaux agricoles, assez pour démarrer une exploitation agricole. « Nous avons initié, raconte Dialia Keita, des projets de développement local notamment la riziculture et le maraîchage dans la plaine de la commune de Kléla dont seulement 4 hectares ont été aménagés sur 500. Ces lopins de terre ont été offerts par les maîtres de la terre et les autorités locales de Kléla en guise de soutien aux rapatriés. Les travaux d’irrigation sur les quatre hectares restent sans effet par manque de moyens18. »

 

La réouverture de la frontière en 2004, constitua une bouffée d’oxygène pour l’AFERCI, dans la perspective d’une reprise de leurs activités. Mais très vite les tracasseries routières dont se rendaient coupables les forces ivoiriennes des douanes et de la gendarmerie obligèrent les femmes julaà exercer leurs activités dans les seules limites territoriales du Mali. Elles font montre à cette occasion d’une grande capacité d’adaptation à l’environnement économique en réalisant à cette phase critique pour leur survie en tant que groupe socioprofessionnel une reconversion de trajectoire économique. C’est ainsi que, pour se ravitailler en manioc, elles vont s’adresser aux marchés de Sikasso déjà existants et qui depuis longtemps expérimentent une production locale de l’Attiéké, ce qui permet de compenser la chute des importations de ce produit en provenance de la Côte d’Ivoire dû à la fermeture de la frontière en 2002.

 

Pour satisfaire la demande malienne d’Attiéké, les commerçantes Julavont considérer à la fois une demande interne à la ville de Sikasso et une seconde d’envergure nationale dont l’épicentre reste la ville de Bamako. Cette deuxième strate est conçue et mise en procès par Dialia Keita. Une fois la matière première obtenue sur les marchés de Sikasso, l’AFERCI se lance dans sa transformation en Attiékéindustriel. Commence ensuite la distribution du produit fini aussi bien dans les grandes surfaces commerciales de Bamako que celles des autres grandes villes du Mali. Pour ce faire, les femmes de l’AFERCI s’appuient sur les réseaux familiaux. Mais ce processus d’expansion commerciale doit beaucoup également à l’équation personnelle de Dialia Keita. Quand elle arrive à Bamako en provenance de Sikasso pour la distribution de l’Attiékéindustriel, Dialia s’installe chez l’une de ses tantes au quartier de Badialan I. Une première étape de la vente se réalise dans les habitations environnantes par le système du « porte à porte ». Figure emblématique des batailles à Sikasso pour une meilleure prise en charge des rapatriés, Dialia Keita se sert ensuite de son important réseau d’amis issus aussi bien du monde politique qu’économique pour s’ouvrir des espaces de distribution d’envergure nationale de l’Attieképroduit par son association. C’est ainsi que, de proche en proche, l’Attiéké, produit alimentaire jusque-là cantonné en Côte d’Ivoire, s’est véritablement ouvert les portes du marché malien.

 

Si Dialia Keita se montra peu diserte sur le chiffre d’affaires de son association, une étude initiée par le Bureau International du Travail (BIT) indiquait en juillet 2010 que, grâce à la création de l’entreprise de production et de commercialisation de l’Attiéké, de nombreux migrants de retour, en particulier des femmes, ont pu accéder à des emplois salariés relativement stables. Depuis 2005, 107 personnes y travaillent à temps partiel pour un salaire mensuel net d’environ 22.500 FCFA (34,351 euros), avec toutefois, la possibilité de faire des heures supplémentaires19.

 

Le succès rencontré par cette initiative des femmes de l’AFERCI fut telle que d’autres associations similaires virent le jour dans d’autres villes du Mali. Ce fut le cas entre autres de l’entreprise Attiéké Garbade l’Association des Maliens rapatriés (AMR) installé à Bamako, qui utilisa en un an une tonne de matière première qu’elle se procurait sur les marchés de la troisième région (Sikasso, dans le Sud Mali). Cette quantité fut épuisée en quelques mois, comme l’indique l’enquête de Lassina Diarra20. L’Attiékésupplante le textile qui, selon l’étude de Pascal Labazée, a structuré au cours des décennies 1980 et 1990 les échanges de biens de consommation entre la Côte d’Ivoire, le Mali et le Burkina-Faso21.

 

Si la ville de Sikasso tient le rôle de pôle marchand dans la production et la distribution de l’Attiékéau Mali, elle satisfait également la demande locale en la matière. La distribution est ici aussi dominée par des membres de l’AFERCI qui, de façon individuelle et/ou collective, se lancent dans un processus de réinvestissement du capital accumulé. L’itinéraire de Tiéké Assan22permet de reconstituer ce cycle marchand. Installée à Sikasso depuis son rapatriement de la Côte d’Ivoire, Astan Koné a installé son entreprise de production et de distribution d’Attiékédans le quartier de Wayerma et emploie une quarantaine de femmes. Tièkè Assanest devenue le fournisseur principal des vendeuses d’Attiékéà travers la ville de Sikasso. Une partie des bénéfices engrangés est réinvesti par Astan dans l’achat de produits manufacturés (ustensiles de cuisine, chaussures, etc.) sur la place de Bamako, qui sont ensuite revendus sur les marchés de la région de Sikasso, grâce à un réseau de correspondants et de revendeurs. Cette stratégie d’accumulation et de réinvestissement qu’on observe chez certains membres de l’AFERCI réactualise en réalité une permanence canonique de la julaya, à savoir la capacité de diversification des activités commerciales pour minimiser les revers de fortune.

 

Le retour progressif à une situation intérieure normale en Côte d’Ivoire permit de décupler cette tendance à la diversification des activités commerciales afin de rendre irréversible le processus d’autonomisation en cours. L’axe Abidjan-Bamako avec Sikasso comme zone de courtage est ainsi réhabilité. De nombreuses commerçantes vont alors sillonner à nouveau les pistes ivoiriennes à la recherche d’agrumes et de tubercules. Les statistiques de la direction régionale des douanes de Sikasso indiquent qu’en 2007, plus de 25.000 tonnes d’ignames, de patates, d’ananas, d’avocats, de bananes plantains, de pomme de terre, de noix de coco ont été importés par le Mali en provenance de la Côte d’Ivoire23. Servies par leur parfaite connaissance des circuits commerciaux ivoiriens du fait de leur longue présence dans ce pays, les Julade l’AFERCI vont tenter de constituer des monopoles entre Abidjan et Sikasso selon cette fois des stratégies individuelles qui s’appuient une nouvelle fois sur des réseaux marchands et familiaux existants, bien avant leur rapatriement consécutif à la crise en Côte d’Ivoire.

 

Les parcours respectifs de Fatou Kouyaté et d’Adjara Diallo donnent sens ici à la notion de recherche de « territoire pertinent » de Pierre Calme. Il s’agit de l’invention d’un territoire à l’échelle de laquelle s’organisent les interdépendances majeures pour le problème24 (la fermeture de la frontière ivoiro-malienne de 2002 suite à la crise armée en Côte d’Ivoire25). Fatou Kouyaté commence ses activités de julaen 2006. Elle choisit de s’installer à Bouaké d’où elle rallie les marchés de Sikasso et de Bamako, subsidiairement ceux de Bobo-Dioulasso au Burkina-Faso et de Dakar au Sénégal. Elle part de Bouaké avec des stocks de balai et d’Attiékéqu’elle écoule principalement sur les marchés de Sikasso et de Bamako. Une fois en possession de suffisamment de fonds, elle se rend à Dakar où elle se procure les fameux tioub(boubous traditionnels sénégalais) très prisés en Côte d’Ivoire. De retour à Bamako sur le chemin de retour vers Bouaké, elle achète des Bazins et de l’encens, destinés au marché local (Bouaké) et à Abidjan. Ayant réalisé des bénéfices consistants depuis quelques années, elle envisage de diversifier ses activités en direction des USA, de l’Italie et de la France à l’instar de sa sœur aînée. Adjara Diallo26 a quant à elle choisi de se lancer dans l’importation des noix de coco. Elle se procure la marchandise dans les régions du front lagunaire ivoirien. Elle se rend ensuite à Bamako via Sikasso où elle écoule ses stocks. Sur le chemin du retour, elle se procure des pièces de Bazin acheté dans le grand marché de Bamako, qu’elle livre à ses clientes, qui à leur retour les revendent, en cherchant des marges de profit. Ces reconfigurations spatiales du commerce interétatique en Afrique de l’Ouest sous la houlette des commerçantes, celles de l’AFERCI en particulier, indiquent la nécessité d’une lecture genrée des transformations sociales et économiques à l’œuvre dans cette sous-région, si l’on veut en saisir l’intelligence.

 

Conclusion

 

En guise de conclusion, il nous faut faire remarquer d’entrée que la matrice de cette étude est moins de s’inscrire dans la lecture classique des migrations, à savoir le déplacement dans l’espace et ses motivations si chère à la démographie historique, que de se saisir du cas des Julade l’AFERCI pour inviter, à la suite de Gérard Noiriel27, à un renouveau des objets d’étude dans le champ des migrations, en Afrique de l’Ouest pour notre propos.

 

Le processus d’autonomisation économique, impulsé par l’AFERCI dans un contexte de crise économique aiguë, implique qu’il faut sortir de la dimension politique de la question du genre pour enfin l’analyser comme une évolution historique dont les éléments de légitimité reposent avant tout sur un dynamisme propre à la gente féminine obligée au sursaut, vu la féminisation de plus en plus prononcée de la pauvreté en Afrique sub-saharienne. La discrétion des commerçantes de l’AFERCI sur leur chiffre d’affaires n’a pas permis d’avoir une idée de la masse financière en jeu, ce qui reste l’une des faiblesses de cette étude. Mais l’émergence d’une nouvelle génération de femmes d’affaires en Afrique de l’ouest qu’incarnent à leur niveau les Julade l’AFERCI reste une tendance lourde dont il faut de plus en plus tenir compte dans l’analyse des dynamiques d’échanges économiques en Afrique de l’Ouest.

 

Références

1.      Dans les années 1920, Harry Jérôme, économiste statisticien américain expliquait les migrations internationales par ce phénomène du push and pull effect. En d’autres termes, la force d’attraction d’une région attire les populations dans une zone de pauvreté d’où répulsion, ce qui amène les populations de ces contrées à migrer vers les contrées les plus viables économiquement.

2.      Selon Mahamadou Zongo, Bayiri(en langue mooré) signifie : ba, père et yiri, maison. Ce qui signifie littéralement la « maison du père » Zongo M., « La diaspora burkinabé en Côte d’Ivoire. Trajectoire historique, recomposition des dynamiques migratoires et rapport avec le pays d’origine », in Politique africainen°90, juin 2003, p. 114

3.      Pour l’honneur du pays en langue Bambara

4.      Migration au Mali. Profil national 2009, sous la direction de Moise Ballo, Genève, OIM, 2009, p. 53 (129 p.)

5.      Entretien du jeudi 30 septembre 2004 au gouvernorat de Sikasso.

6.      Entretien du 12 octobre 2004 à Sikasso

7.      Rapport annuel de la zone franc 2002, consulté sur le site www.banque-france.fr, p. 40

8.      Idem, p. 166

9.      Ensemble des pratiques commerciales et des réseaux économiques des Jula.

10.   Kopytoff, Igor, 1987, “The Internal African Frontier: The Making of African Political Culture”, in I. Kopytoff, ed., The African Frontier: The Reproduction of Traditional African Societies, Bloomington-Indianapolis, Indiana University Press, p. 41: 3-87.

11.   Karim Dahou, Tarikh Daou et Cheikh Guèye, « Le cas “SKBo” », in Enda Diapol (éd.), Les dynamiques transfrontalières en Afrique de l’Ouest, Paris, Karthala, CRDI, Enda Diapol, 2007, p. 12

12.   Idem, p. 35-36

13.   Pascal Labazée, « Les échanges entre le Mali, le Burkina Faso et le nord de la Côte-d’Ivoire. L’économie marchande à l’état pratique », in Dominique Harre et Pascal Labazée (dir.), Grands commerçants d’Afrique de l’Ouest, Paris, Karthala, 1993, p. 126.

14.   Jean François Bayart, in Le Gouvernement du monde. Une critique politique de la globalisation, Paris, Fayard, 2004, p. 134 et suivantes.

15.   Karim Dahou et al. Op.cit, p. 21

16.   Yves Person, Samory. Une révolution dioula, Dakar, Mémoires de l’IFAN, n°68, T.I, 1968, 600 p.

17.   Jean-Loup Amselle, Les négociants de la savane, Paris, Anthropos, 1977, 298 p.

18.   Entretien du 12 octobre 2010 à Sikasso

19.   Bouraima Ouattara, « La réinsertion socio-professionnelle des migrants de retour dans leur pays d’origine. L’exemple des migrants maliens de retour de Côte-d’Ivoire », in Programme « Améliorer les capacités institutionnelles pour la gouvernance des migrations de main-d’œuvre en Afrique du Nord et de l’ouest, BIT, Genève, 2010, p. 25 (46 p.)

20.   Lassina Diarra, « Réinsertion des Maliens de l’extérieur : des fortunes diverses », in l’Essor du vendredi 2 avril 2010, p. 7.

21.   Pascal Labazée, op. cit, p. 155

22.   Néologisme local pour insister sur l’image de vendeuse d’Attieké à la réputation établie d’Astan Koné.

23.   Doussou Djiré, Corridor Bamako-Abidjan : « Le commerce florissant des agrumes et des tubercules », in l’Essordu 2 avril 2008, p. 5

24.   Pierre Calme, « Les principes communs de gouvernance : “Le territoire, brique de la gouvernance du xxie siècle”. Extrait de La démocratie en miettes. Pour une révolution de la gouvernance », p.6. Consultable sur le site www.institut-gouvernance.org

25.   C’est nous qui soulignons

26.   Entretien du vendredi 22 octobre 2010 à Abidjan

27. Voir à ce sujet, son ouvrage sur État, nation et immigration. Vers une histoire du pouvoir, Paris, Gallimard, 2005, 590 p.

biographie

Chikouna Cissé est titulaire d’un doctorat d’histoire portant sur le thème « Migrations et mise en valeur de la Basse Côte d’Ivoire (1920-1960). Étude d’une dynamique régionale de mobilité de la main-d’œuvre ». Il est maître assistant au département d’histoire de l’université Félix Houphouet Boigny de Cocody-Abidjan et auteur de plusieurs communications à des colloques sur le monde jula, de publications sur les migrations coloniales en Côte d’Ivoire, les transformations sociales en Côte d’Ivoire contemporaine, l’Islam confrérique et l’Islamisation de la Côte d’Ivoire : la confrérie hamalliste, la traite et la captivité au nord de la Côte d’Ivoire au temps de l’Almamy Samori. Depuis 2007, Chikouna Cissé est membre du site collaboratif d’échanges sur les Études Transversales sur le monde Colonial (ETC).

fellows

Histoire
01/10/2012 - 30/06/2013

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