Les vertus du « glocalisme » dans la politique d’internationalisation de la recherche en sciences humaines et sociales

Les vertus du « glocalisme » dans la politique d’internationalisation de la recherche en sciences humaines et sociales

auteur

Jacques Commaille

date de sortie

10/12/2012

présentation

Dans un numéro de Perspectives principalement consacré à la globalisation, il est tentant de se saisir de ce thème pour développer une réflexion portant sur la politique de recherche elle-même au regard précisément…de la globalisation. Ainsi, la littérature internationale qui lui est consacrée avance parfois la notion de « glocalisme » ou de « glocalisation »1 pour évoquer les relations entre le global et le local. En ayant à l’esprit que le constat de la globalisation a entraîné celui de la reconnaissance de trois niveaux d’action : le supra-national, le national et le local2, nous nous saisirons donc ici de cette notion de « glocalisme ».

 

Nous le ferons dans un sens positif pour mettre cette notion au service d’une réflexion sur la politique de recherche. L’idée est de souligner l’intérêt, pour la politique d’internationalisation des sciences humaines et sociales, d’un approfondissement ce que peut être l’économie des relations entre le local et le supra-national en relation avec une politique nationale de recherche en la matière. La non-prise en considération de ce que nous oserons appeler une dialectique entre le local et le supra-national risque en effet à nos yeux d’exposer la recherche française concernée à deux pièges :

- celui de l’inscrire dans le processus d’internationalisation en lui ôtant les attributs de son identité et en l’exposant à ne faire qu’assimiler, c’est-à-dire se soumettre passivement aux modèles dominants de la connaissance, notamment le modèle américain ;

- celui de réduire les incitations issues du niveau national à des injonctions bureaucratiques dans la mesure où elles seraient fondées sur l’ignorance de la richesse, de la diversité, de traditions scientifiques en symbiose avec des environnements culturels, économiques, sociaux susceptibles de produire des compétences et des configurations de compétences spécifiques.

 

Si les instituts d’études avancées établis sur le territoire français s’inscrivent dans un dispositif mis en place au niveau national (le Réseau français des instituts d’études avancées) pour constituer le « fer de lance » de l’internationalisation de la recherche en sciences humaines et sociales, il reste peut-être à repenser un équilibre où les potentialités du local dans leur diversité seraient mieux reconnues dans un processus de définition d’une politique nationale, étant considéré qu’il resterait toujours à optimiser ces potentialités en les coordonnant. Il reviendrait alors à cette politique nationale de redonner toute sa force au vieux slogan californien des années 1990 : « On est globaux que si on est locaux » et, ajouterons-nous : on est d’autant plus globaux qu’on est coordonné au niveau national.

 

Ce « glocalisme » ainsi redéfini ou ajusté à notre objectif pourrait se décliner suivant trois types d’enjeux :

- Un enjeu de politique scientifique. Il s’agit là de valoriser ce que Maurice Godelier appelait, à propos des Maisons des sciences de l’Homme, un « ancrage » nécessaire3. Un tel « ancrage » vaut bien entendu pour les instituts d’études avancées dans la mesure où « l’ancrage dans la région d’accueil » s’accompagne, ici par vocation naturelle, d’une « orientation internationale »4. Pour un institut d’études avancées, son environnement académique, social, économique, culturel, est potentiellement riche de stimulations, d’échanges avec les collègues étrangers qu’il accueille. La configuration d’acteurs, d’institutions au niveau local a ainsi une fonction d’interpellation ayant une grande valeur heuristique à partir de ce que peuvent être tout à la fois les traditions locales à fortes dimensions historiques, le poids de la localisation géographique y compris dans les systèmes d’échanges que cette localisation favorise avec des entités au-delà de la région, la nature spécifique des questions culturelles, économiques et sociales, etc. Ne pas tirer parti de ces sources possibles de synergies, ce serait alors pratiquer ici une sorte d’isolationnisme qui risquerait, outre d’entraîner l’appauvrissement de tout projet scientifique, celui d’aboutir à une absence de légitimité pour une institution qui serait une monade sans portes ni fenêtres et ne trouverait sa justification que dans l’auto-célébration de sa propre gloire.

- Un enjeu proprement scientifique. L’intérêt porté au local, le fait de prendre au sérieux le local comme support du travail de connaissance et d’échanges de connaissance, ce n’est pas sombrer dans le « localisme ». Au contraire, le local est porteur d’une cohérence spécifique associant à des degrés variables des éléments culturels, économiques, historiques, politiques, géographiques. Dans cette perspective, il mérite d’être conçu comme un « laboratoire » de phénomènes circonscrits, de configurations complexes dont la connaissance approfondie a pour vocation de contribuer à dévoiler, à trouver le sens de processus généraux qui sont à l’œuvre à une échelle plus vaste que celle de la région : nationale, plus encore supranationale. Le projet scientifique d’un institut d’études avancées n’est pas ainsi la simple résultante d’une volonté d’acteurs en état d’apesanteur par rapport à un territoire, se saisissant d’opportunités, de « fenêtres d’opportunités », comme disent les politistes, pour s’engager dans une aventure scientifique sans lien avec des contextes….même si parfois, par un effet de feed back, l’expérience acquise au niveau national par un acteur local peut en l’occurrence avoir une influence non négligeable.

- Un enjeu politique. Comme cela est rappelé dans un numéro récent d’une revue consacré au thème « Principe d’égalité et différenciation territoriale. Entre standardisation et nouveaux équilibres » : « Le politique est hanté par la question de l’unité, en France, probablement plus qu’ailleurs »5 et obsédé par la relativisation de sa souveraineté et, par conséquent, par son impuissance croissante à recourir à des solutions hiérarchiques6. La politique de mise en place d’un dispositif constitué d’instituts d’études avancées répartis sur le territoire national et d’une instance de coordination, le Réseau français des instituts d’études avancées, a la capacité de s’écarter de ce modèle. Peut-être convient seulement alors de plus définir encore plus ce que pourrait être le juste équilibre, celui susceptible de donner à la recherche française en sciences humaines et sociales toute sa place dans le cadre international. Les vertus du « glocalisme » dans la politique française d’internationalisation des sciences humaines et sociales résideraient :

- d’une part, dans une plus grande acceptation et reconnaissance de la diversité, du fait que la recherche énonce « une image particulière de la réalité »7, dans la mesure où elle assume sa localisation, où elle assume ses « empreintes territoriales », « le caractère multiforme et diversifié des espaces », donc en matière de recherche comme dans le domaine des « problèmes publics et [des] modalités de leur traitement »8 ;

- d’autre part, dans une plus grande acceptation d’une coordination entre ces actions scientifiques localisés, une mutualisation de certaines de leurs activités (qui ne leur ôterait rien de leur autonomie scientifique) riche de ses spécificités locales, des opérations ponctuelles de transversalisation susceptible de produire de la plus-value scientifique tirée d’une confrontation fondée sur une connaissance plus approfondie de la diversité des connaissances produites.

 

Le « glocalisme » suggère alors ce qui pourrait être considéré comme un nouveau régime de gouvernance en matière d’internationalisation de la recherche française en sciences humaines et sociales où la considération portée aux potentialités du local ne signifierait en rien une juxtaposition de politiques localistes où chacun prétendrait porter à lui seul l’objectif national d’internationalisation. Ce « glocalisme » inspirerait au contraire une politique coordonnée plus soucieuse de provoquer des « régulations croisées » entre le local et le national. Dans ce dispositif où le meilleur parti serait tiré de la localisation, il reviendrait au niveau national d’adopter plus volontiers un régime de régulation bottom up et de renoncer à ce que certains de nos collègues étranges qualifient de « modèle républicain à la française » ; celui-ci nourri de la certitude des vertus exclusive d’un modèle d’action top down. Comme on a pu le considérer en remettant en cause la persistance d’un « monisme juridique étatique », ne s’agit-il pas, en matière de politique de recherche, de bousculer « la perception d’un centre et de la périphérie, avec la hiérarchisation qu’elle véhicule de manière implicite »9 ? Comme pour d’autres domaines, la politique d’internationalisation de la recherche en sciences humaines et sociales ne doit être pas le cumul des particularismes locaux mais, grâce au rôle assumé par un niveau national redéfini, une coordination et une mise en valeur des complémentarités entre des singularités novatrices.

 

Ce nouveau modèle de gouvernance pourrait avoir une autre vertu : celle de contribuer à ne pas dissocier l’enjeu de l’internationalisation de la recherche de la question démocratique. La première condition non négociable de la recherche, c’est celle de sa liberté. Comme l’affirmait il y a longtemps le mathématicien Henri Poincaré : « la liberté est pour la Science ce que l’air est pour l’animal (…) Et cette liberté doit être sans limite, parce que, si on voulait lui en imposer, on n’aurait qu’une demi-science, et qu’une demi-science, ce n’est plus la science… »10. Mais le respect de cette condition n’est pas incompatible avec celle des liens que la recherche entretient avec les citoyens, ce qu’elle leur doit, ce qu’elle est susceptible de partager avec eux. Le détour par le supra-national exigé par l’évolution des connaissances ne doit pas effacer l’importance de cette seconde question. La réponse à celle-ci réside certainement dans ce souci accru du local où réside la possibilité d’une « démocratie de proximité » qu’il convient au niveau national, dans la recherche comme dans d’autres domaines, de préserver et de favoriser. Cela ne vaut-il pas particulièrement pour les sciences humaines et sociales ?

 

Références
1. Voir par exemple Katharine Harmsworth, « Glocalism: The Growing importance of Local Space in the Global Environment », Publication 200116, Canada West Foundation, www.cwf.ca
2. Voir par exemple Boaventura de Sousa Santos, Vers un Nouveau Sens Commun juridique. Droit, science et politique dans la transition paradigmatique, Paris, LGDJ, coll. « Droit et Société », Série « Sociologie », 2004.
3. Maurice Godelier, L’état des sciences de la société en France et leur rôle dans l’espace européen de la recherche, Paris, La documentation Française, 2001, p. 48.
4. Alain Supiot (dir.), Pour une politique des sciences de l’homme et de la société, Paris, PUF, coll. « Quadrige », p. 202.
5. Patrice Duran, « La gouvernance territoriale en tension. Territorialisation de l’action versus différenciation territoriale » in Pouvoirs locaux. Les cahiers de la décentralisation, n° 93, II/2012, juin, p. 53.
6. Ibid., p. 58.
7. Alain Faure, « Territoires/Territorialisation » in Dictionnaire des politiques publiques, Paris, Presses de Sciences Po, 2010, 3e éd., p. 629.
8. Patrice Duran, op. cit., p. 53.
9. Jean-Yves Chérot et Benoît Frydman (dir.), La science du droit dans la globalisation, Bruxelles, Bruylant, 2012, p. XI.
10. Henri Poincaré, Le Libre Examen en matière scientifique, Discours prononcé lors de la cérémonie du titre de Docteur Honoris Causa par l’Université libre de Bruxelles, 19 novembre 1909.